Les œuvres que Jules sculpte dans le bois sont sombres et profondes, organiques et radicales, charnelles et habitées. S’il ne veut pas construire trop de narration pour laisser entière la liberté d’interprétation et de sensibilité, il raconte quand même qu’elles sont « une réflexion sur l’espèce humaine qui brûle son propre biotope, et qui en a conscience ». Avec en suspens, une grande question : « pourquoi ? ». Voilà ce qu’expriment ses Consumés, une série d’hommes hurlants ou abattus et d’animaux percutés par la folie de la destruction humaine à l’ère anthropocène. Si Jules a été marqué par les cadavres de Pompéi, ses figures à lui sont bien vivantes. Regards profonds et corps en mouvement ; il fait battre le pouls des essences du bois. « Je voulais les rendre conscients ; qu’ils puissent constater ».
Né dans une famille d’artisans peintres, Jules est taillé dans le bois du dessin. Une enfance à baigner dans la peinture ; une adolescence à éduquer son regard devant le modèle vivant ; puis il intègre l’école des Gobelins pour apprendre l’animation. C’est là qu’il croise le chemin d’un professeur qui l’emmène vers la bande dessinée. Jules embrasse alors une carrière d’auteur et illustrateur, s’essayant à divers styles graphiques au fil des scénarios. Aujourd’hui, son travail du noir et blanc en bande dessinée fait le lien avec son œuvre sculpté. Ses dessins pour Construire un feu, l’illustration de la nouvelle de Jack London, par exemple, répondent aux Consumés en interrogeant les rapports de (sur)vie entre l’humanité, les animaux et la nature. Exposés côte à côte, ils les plantent dans un décor d’hiver hostile et sauvage.
Le jour où le dessin n’a plus suffi pour s’exprimer, Jules s’est réinventé dans les arts vivants, créant des spectacles qui l’ont fait voyager dans toute la France. « Dessiner en direct, sur scène, m’a apporté le partage qui manquait à l’acte seul de création ». Un dernier pas vers sa rencontre avec la sculpture, l’art de Michel-Ange, dont il rêve finalement depuis l’adolescence. « J’ai toujours su que j’irai vers la sculpture, et que je choisirai le bois, un matériau plus chaud que la pierre, moins bruyant aussi ».
Au moment du covid, Jules marche en forêt, à la recherche de bois à sculpter et de beaux arbres morts. Quand la rencontre se fait, il dépose un mot à l’adresse des propriétaires, leur demandant le droit d’utiliser l’arbre. S’il reçoit une réponse, Jules récupère la matière et expérimente. Sa première œuvre, il la sculpte dans un fût de peuplier, et se sent tout de suite à sa place. « Je savais sculpter le bois. J’ai trouvé ce qui me manquait : le volume, la sensation de la vie qui naît. Quand on sculpte un corps, qu’on voit émerger une épaule, il y a quelque chose de charnel et puissant très différent du dessin ». Quelque chose d’originel aussi, un retour à la matière, à la nature, à un acte de création plus brut. Une fois ses figures émergées du bois, Jules travaille le feu. En les brûlant au chalumeau, il accepte la part de hasard qui arrondira une courbe, détachera un pan de bois, révèlera un morceau de tronc décomposé. En consumant le bois sculpté, celui qui réfléchit à ce qui a séparé l’homme de la nature trouve finalement un moyen de les rassembler.
Texte: Charlotte Izzo pour Kefesh - Photos: Franck Tourneret
Galerie Quartier Libre - 5, rue de Bonald 12000 Rodez - Du mercredi au samedi de 15h à 20h










